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Vendredi 17 mars 2006
La vie de pigiste n’est pas tous les jours facile, c’est moi qui vous le dit. Rencontrer des stars n’est pas de tout repos, je vous jure. Sympa, la star, ou pas sympa ? Crème, ou pas crème… Evidemment, c’est toujours quand on est toute cool, partie pour une interview bien tranquille que ça tourne vinaigre. Ce genre là, ça m’est arrivé plus d’une fois, et même pas plus tard qu’au début de cette semaine. Je ne vous dirais pas qui c’est, d’abord je ne veux pas casser le mythe, ensuite je ne veux pas risquer de procès pour diffamation, manquerait plus que ça ce serait le pompon, appelons le donc Bibi. J’avais rendez vous avec Bibi et j’y allais vraiment tranquille. Je ne me disais pas qu’il avait une réputation de gentil, à vrai dire je ne me disais rien. J’avais bien écouté l’album, bien préparé mon interview il n’y avait pas de raison que ça se passe mal. Là où j’aurais du me douter que ce ne serait pas aussi facile que prévu, c’est qu’on avait rendez vous sur le tournage d’une émission de télé. Il fallait donc filmer Bibi dans sa loge (puisque, pour rappel, je travaille aussi pour une émission de télé), entre deux apparitions sur le plateau (de l’autre émission, je sais c’est assez compliqué). En gros, il n’était pas très disponible pour nous.
 
Bref, on y est, Bibi arrive, bonjour, bonjour, tout le monde est très aimable tout va bien. La coiffeuse coiffe, la maquilleuse maquille, l'habilleuse habille. On est dans les temps le planning est bon, Bibi ne doit être sur le plateau que dans une demi heure environ ça laisse le temps de faire l'interview. Il s'installe sur le canapé. Déjà ça se gâte. Bibi aimerait bien que je ne lui pose que trois questions parce que franchement en trois questions on a tout dit. Ah ? Pas possible, je réponds, dès fois c’est à la fin que c’est le plus intéressant. Déjà, je pense que ça l’énerve que je lui dise non, et puis ça l’énerve de pas pouvoir boucler le truc en cinq minutes. Je crois aussi qu’il a faim et qu’il aimerait bien manger le plat de crudités que son staff lui a ramené. Finalement il se plie au jeu (« on va pas débattre pendant trois heures non plus, allez-y ») et je commence à poser mes questions.
A la première il s’interrompt, (« Rien que de savoir que vous allez me poser dix questions pour ne garder qu’une minute j’arrive pas à me concentrer »), ça l’énerve c’est dingue. Mais en bon professionnel il se reprend et l’interview continue. Bon, je dois vous avouer qu’à ce stade je n’en mène déjà pas très large, j’essaie de prendre ma voix la plus douce pour amadouer la bête, ce qui ne marche pas du tout, et je ris bêtement dès que je sens qu’il s’énerve.
D’ailleurs, ça ne tarde pas, ça y est il s’énerve car j’ai posé une question qui ne lui plait pas mais alors pas du tout. Il me regarde méchamment et je sens que le sol s’écroule sous mes pieds. Comment je vais récupérer un truc pareil ? J’essaie de reformuler pour ne pas le blesser mais je sens bien que c’est mort. Il va faire la tronche jusqu’à la fin. Je suis mal. J’ai un peu honte aussi, c’est filmé après tout, le caméraman ne moufte pas, hyper concentré sur les images, le casque sur les oreilles genre j’ai rien vu rien entendu je bosse, et moi je me dis qu’il faut vraiment que je rattrape le coup. Une idée brillante, une idée brillante, je mobilise tous mes neurones tandis que Bibi, toujours en face de moi et toujours filmé bien sûr, m’incendie (« Si vous me posez cette question, c’est que vraiment vous ne me connaissez pas ! » à quoi je bafouille un misérable « bah si »), quand, sauvée par le gong, un type rentre dans la loge pour appeler Bibi en urgence sur le plateau. Fin du premier acte.
Le second acte ne commence que deux heures plus tard parce que Bibi est mobilisé sur le plateau pendant tout ce temps là, c’est long l’enregistrement d’une émission. J’ai largement le temps de me ronger les sangs et de me demander comment je vais pouvoir reprendre une interview si mal partie. En même temps j’ai aussi largement le temps de destresser. D’ailleurs, j’ai bien raison sur ce point parce que quand Bibi revient dans la loge, il est vachement plus détendu, désolé de nous avoir fait attendre, et il a même oublié qu’il était énervé contre moi. Je ne repose pas la question qui fâche et soudain tout se passe merveilleusement bien. Bibi raconte l’enregistrement de l’album, les thèmes, la musique, la vie, la gestation, et combien il a eu du mal à finaliser cet album, à quel point il ne pouvait plus écrire depuis un certain temps déjà, depuis le 11 septembre 2001 pour être exact, c’est beau, c’est dans la boite coco. « C’était super » me dit-il, « Et vous aviez raison hein, c’est à la fin qu’on dit les meilleures choses ». Ca aussi, c’est filmé. J’en rougis de gratitude.
par Cécile Blanchard publié dans : La pigeonne ou chronique de la vie de pigiste
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