Marc Jacobs est vraiment
quelqu'un de formidable.
Je ne dis pas ça pour qu'il m'offre un sac Vuitton ou qu'il m'envoie une invitation à l'un de ses défilés (encore que, pour l'expérience,
en ma qualité de journaliste curieuse, prête à me fondre dans un milieu hostile, et à rendre compte objectivement de la situation, ça m'intéresse), je dis ça parce que c'est un fait, je l'ai vu,
Marc Jacobs est quelqu'un de formidable.
Je l'ai rencontré sur Arte, l'autre soir il y a quelques mois de ça, dans le documentaire de Loïc Prigent, "Marc Jabobs et Louis
Vuitton". Je m'attendais à voir un bon documentaire, vu que les critiques n'avaient pas tari d'éloge au sujet de Prigent et de son précédent fait d'arme sur Chanel. Je m'attendais à découvrir le
milieu de la mode avec un autre regard, mais je ne m'attendais pas à trouver Marc Jacobs sympathique, et même plus que ça. Allez savoir pourquoi, Marc Jacobs, je l'imaginais hautain, renfermé,
despotique. J'ai découvert un doux dingue, un petit garçon qui s'émerveille encore pour plein de choses. Et surtout, qui s'amuse.
Marc Jacobs, quand il fait un sac, il s'éclate. Il se dit "Oh ce serait chouette de faire un sac avec plein d'autres sacs, de les coudre
tous ensemble et de voir ce que ça donne. Ce sera déstructuré, ce sera drôle". Et paf, tous les gens qui entourent le couturier s'agitent, vont chercher des sacs, des petits sacs, des grands
sacs, des vieux sacs, et ils les placent les uns à côtés des autres, les uns sur les autres, dans un ordre aléatoire, et Marc dit oui, ou non, il déplace un sac, il le replace, il rigole. Il se
dit "ça, ça n'a jamais été fait, c'est très drôle". Il se dit même qu'on ne peut pas dire que ça soit beau, juste, c'est amusant. Et plus tard, quand les petites mains devront coudre tous ces
sacs ensemble, elles s'arracheront les cheveux et se piqueront les doigts en s'efforçant de transpercer les différentes épaisseurs de cuir. A la fin ça donne un sac extrêmement cher vu le boulot
fourni (d'ailleurs, les petites mains, elles espèrent en aparté qu'il n'aura pas trop de succès pour pas être obligé de le refaire trop souvent)...
Marc Jacobs, c'est le genre à regarder un tissu plein de broderies, un truc fait à la main qui a du prendre des heures de travail et à
dire que ce serait mieux si ça avait l'air un peu vieux, abîmé, passé. Alors, paf, il trempe le corset dans l'eau de Javel, pour voir ce que ça donne, et, ça tombe bien, ça lui donne un air
vieux, abîmé, passé. Bon, il faut un peu le recoudre après parce que l'eau de Javel ça bouffe tout, mais c'est beau comme ça, ça correspond à sa vision, à ce qu'il avait dans la tête. Et les gens
qui l'entourent regardent tout ça sans comprendre, mais ils obéissent, puisqu'à chaque fois ça débouche sur un truc génial...
Ou il regarde plein de chaussures, et puis d'un coup il prend son crayon et il dit "ce qui serait bien c'est de faire des talons avec un trou au milieu" et il dessine le talon qu'il a dans la
tête. Ni une ni deux, on fait fabriquer un prototype. C'est trop chouette, original, jamais fait. Impossible de marcher avec parce que le talon en acier plombe complètement la chaussure, mais
c'est super quand même.
Marc, il dit aussi en choisissant certains tissus "C'est tellement laid que ça en devient beau". Il rit, il n'en
revient pas lui même tellement c'est moche, et à quel point ce sera beau quand il en aura fait une robe, un top ou un manteau. Et c'est certainement pour ça qu'il a toujours une longueur d'avance
sur les autres. Il ne se préoccupe pas de ce qui est beau, de ce qui est esthétique, il expérimente, il cherche, il joue.
Moi, je suis tombé en admiration devant cet homme qui mange macrobiotique tout en se moquant de lui même, qui avale un premier verre
d'une texture bizarre en affirmant que ça a le goût de vomi de bébé (vous savez quel goût ça a le vomi de bébé?), puis un second verre "moins mauvais", puis trois pilules et une salade, en
expliquant que c'est pour son propre bien. Je suis restée fascinée par ce bonhomme avec ses grosses lunettes qui semble traverser la vie, et tout ce qui lui arrive, comme s'il débarquait de la
lune.
Marc Jacobs est un génie, donc, mais il faut rendre à César ce qui est à César, Loïc Prigent n'est pas mal non plus. Parce que lui aussi
pose un regard frais, neuf, sans a priori sur le créateur. Parce que son documentaire nous renvoie cette image du couturier et force aussi un peu le trait du petit garçon émerveillé. Avec un
montage, des incrustations d'images qui seraient certainement ridicules dans tout autre contexte. Comme quand Marc Jacobs rencontre une créatrice japonaise obsédée par les pois et que des petites
bulles apparaissent tout autour de Marc, comme si celui ci voyait soudain la vie en pois. D'ailleurs, il fait un sac à pois un peu plus tard...
Peut être que Loïc Prigent a le don pour rendre ces génies sympathiques. Peut être même qu'il a réussi à rendre Karl Lagerfeld
sympathique dans son précédent documentaire. Je ne sais pas je ne l'ai pas vu. Mais ça ne m'étonnerait pas.
Peut-être aussi que, comme Marc Jacobs, Loïc Prigent s'amuse en faisant son documentaire. Il joue, il rajoute des image, met une petite
musique rigolote par ci, un commentaire humoristique par là, et tout devient vivant, drôle, dénué de cynisme, ou de sérieux. Dénué de snobisme ou d'idolatrie. Peut-être cherche t-il simplement à
rendre ces génies plus humain, à les comprendre, à découvrir d'où vient leur inspiration.
En tout cas, il pose sur eux et sur leur univers un regard plein d'empathie. En regardant le documentaire de Loïc Prigent, je suis presque tombée amoureuse de Marc Jacobs. La vie est mal faite,
j'aurai pu tomber amoureuse de Loïc Prigent...
Et puis avec tout ça, j'ai découvert à quel point j'étais émerveillée par la capacité d'émerveillement. Peut être parce qu'on la perd en
général quand on grandit. Peut être parce que j'aimerai tellement moi même ne pas la perdre, continuer à être fascinée par les petites choses de la vie, m'amuser avec trois bouts de tissus, me
laisser porter par une idée qui passe et qui se transformerait en sac, en robe, en chaussures à talons en acier… ou en documentaire pour Arte.
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